Tourisme & coronavirus : le cri d’alarme contre l’inhumanité de Iata


Les professionnels du tourisme ne décolèrent pas contre l’organisation mondiale du transport aérien (Iata). Tour à tour Nicolas Brumelot, le président de MisterFly et Adriana Minchella, la présidente du Cediv (Cercle des indépendants du voyage), rejoignant de nombreux professionnels du voyage, s’insurgent contre la politique de Alexandre de Juniac (photo ci-dessus), le patron de Iata. La quotidienne publie ici in extenso les courriers envoyés hier.

Lettre de Nicolas Brumelot

Monsieur de Juniac, Monsieur le Directeur Général,

À la suite de la pandémie de COVID-19, la communauté des agents de voyages (plusieurs milliers en Europe) a interrogé votre organisation, IATA sur les aménagements des conditions de règlement, de remboursement des billets annulés et de production des informations financières annuelles.

A la lecture de la réponse de IATA diffusée le 17 mars 2020 aux agents de voyages « mise à jour relatives au plan de facturation et de règlement de l’IATA (BSP)», vous devez avoir fui notre planète tant cela est en total décalage avec la réalité.

Permettez-moi de commencer par vous donner des nouvelles sur ce qui se passe ici :
« Nous sommes en guerre » a déclaré Monsieur Emmanuel Macron.
« C’est le plus grand défi pour l’Allemagne depuis 1945 » a déclaré Madame Angela Merkel.
« Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible » a déclaré Monsieur Donald Trump.

Près de 40 pays ont interdit ou strictement restreint l’accès de nos compatriotes et aux européens à leur territoire, y compris nos plus proches alliés.
90 % des avions composant la flotte de vos membres, sera à peu de chose près, cloué au sol d’ici cette fin de semaine. Des frontières, des aéroports, des terminaux sont fermés et ferment chaque jour.

Des dizaines de millions de personnes sont confinées chez elles. 900 millions d’enfants sont privés d’école, soit un enfant sur deux dans le monde !

Près de 25 millions d’emplois sont déjà menacés dans le monde selon les premières estimations de l’Organisation Internationale du Travail.

La présidente de Banque Centrale Européenne dit « s’attendre à une récession considérable en zone euro ».
Il faut rappeler qu’il y a une semaine encore, nous vivions sur un nuage d’aveuglement et de sérénité.
Le monde a beaucoup changé vous en conviendrez, en l’espace d’un très court instant.

Toutefois, chez IATA, « c’est business as usual », « circulez il n’y a rien à voir », malgré les mobilisations et les demandes d’efforts de tous par les gouvernements.

En d’autres circonstances, en d’autres temps, j’en aurais probablement souri, car on m’a appris à sourire de tout. Malheureusement, le temps « de guerre » que nous traversons n’incite pas à la dérision. Il faut être sérieux ; l’heure est grave, extrêmement grave.

Si nous devons mourir (économiquement) et voir détruire tout un pan de notre industrie, mon entreprise et moi, nous mourrons avec toute l’énergie que nous portons en nous, avec la foi issue de la passion pour notre métier, avec toute la résistance d’un coureur d’endurance me concernant et avec toute la force que procure le sentiment d’injustice.

Si mon entreprise doit mourir, je ne tromperai pas la confiance de mes pairs, de mes clients et de mes collaborateurs. Je ne provoquerai jamais la mort (économique) délibérément.

Que mes confrères et collaborateurs m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré et méprisé si j’y manque.

Qu’en sera-t-il pour vous, Monsieur de Juniac ? Un jour viendra où vous devrez, comme tout un chacun, affronter le bilan de vos actions et des conséquences de celles-ci.

Je ne profère aucune menace envers quiconque, contrairement à ce que pratique votre organisation dans un langage bien à elle.

La réponse de IATA aux demandes agents est un avertissement dans le langage de IATA, en particulier si la communauté des agents ne devait pas respecter ses obligations habituelles envers l’organisation.

Je vous prédis seulement ceci, Monsieur de Juniac : vous aurez des centaines d’entreprises, des
dizaines de milliers d’emplois sur la conscience.

Afin de permettre aux communs des mortels de comprendre ce qui se passe dans notre industrie et
les rapports de force entre IATA et ses agents, je vais commencer par planter le décor et par expliquer ce qu’est votre organisation.

IATA est un animal atypique, c’est le moins que l’on puisse dire. C’est une organisation commerciale internationale et un lobby qui regroupe 293 compagnies aériennes, autorisées à agir de façon concertée entre elles.

IATA, qui représente les intérêts exclusifs de ses membres, CQFD, les 293 compagnies aériennes, a
été qualifiée « d’organisation mafieuse » par Monsieur Akbar Al Baker (photo ci-contre), Président de Qatar Airways, pourtant l’un des membres les plus éminents de l’organisation, lors d’une rencontre avec des
journalistes au salon du Bourget.

Son fonctionnement a été qualifié « d’immoral » par Laurent Magnien feu Président d’XL Airways, membre de IATA jusqu’à son dépôt de bilan.

Nous autres professionnels du tourisme, agences de voyages, tour-opérateurs, agences réceptives,
agences évènementielles, organisateurs de voyages scolaires etc…, ne sommes que de simples et
modestes agents « agréés ».

C’est un privilège que vous nous accordez en contrepartie de l’engagement de prêter serment sur la « bible IATA » que sont les fameuses « Résolutions ».

Ces Résolutions, regroupées dans « le Manuel de l’Agent de Voyages », recensent l’ensemble des règles auxquelles nous devons nous plier. Il est utile de préciser, pour ceux qui ne le savent pas, que ces règles sont unilatéralement votées par les seuls membres de IATA, à savoir les compagnies aériennes.

IATA bénéficie des prérogatives d’un monopole. Vous disposez ainsi sur nous agents de voyages, d’un droit de vie ou de mort.

C’est ce que l’on appelle communément une dictature (Régime dans lequel le pouvoir est détenu par une personne ou par un groupe de personnes qui l’exercent sans contrôle, de façon autoritaire).

J’en appelle donc à la raison de votre organisation face à la situation dramatiquement historique que nous vivons. La situation touche l’ensemble des pans des industries des différents pays bien sûr et particulièrement celle des professionnels du voyage, en première ligne sur le front économique de cette guerre invisible.

C’est un cri d’alarme, du cœur, de rage, que je vous transmets au nom de toute cette industrie du tourisme.

Je hurle de toutes mes forces, alors que nous sommes à l’heure du digital, car c’est un cri de détresse et de désespoir. Je le fais avec l’espoir que vous nous entendrez, nous, vos modestes serviteurs, « agents agréés » mandataires des compagnies aériennes, tant vous semblez éloigné des réalités en ces temps d’une gravité historique.

La communauté des agents de voyages vous a contacté directement et à travers ses instances représentatives professionnelles locales et européennes pour vous demander une attention particulière en ce qui concerne notamment le calendrier des envois de fonds.

Rien de très exceptionnel vous en conviendrez dans les circonstances actuelles.

Je cite la réponse de votre organisation : « IATA reconnaît que notre industrie est confrontée à une période très agitée. IATA comprend que cela entraînera un débordement de remboursements à traiter. Dans certains cas, cela se traduira par des soldes en faveur des agents ».

Non, Monsieur de Juniac, ce n’est pas « une période agitée ». C’est une période dramatiquement historique.

Non, Monsieur de Juniac, cela n’entraînera pas « un débordement » de remboursements à traiter. C’est un tsunami auquel nous faisons face.

Non, Monsieur de Juniac, cela « ne se traduira pas, dans certains cas, par des soldes en faveur des agents ». Ce sera dans tous les cas, pour l’ensemble des agents et simultanément et ce dès l’échéance du 31 mars.

Vous n’avez de cesse, en toutes circonstances, de nous rappeler, de nous brandir et de nous menacer avec les Résolutions IATA. Non, Monsieur de Juniac, sauf votre respect, les Résolutions IATA ne sont pas paroles d’évangiles !

Sauf votre respect toujours, je pense que vous nous prenez sincèrement pour des imbéciles ou pour des amateurs. IATA l’organisation que vous dirigez a en effet écrit (il fallait oser le faire) « les périodes de versement du BSP seront conservées. La prolongation des périodes, désavantagera les compagnies aériennes et les agents. Les remboursements seraient retardés si les délais de règlement devaient être prolongés. ».
C’est très aimable à vous de vous mettre à notre place et prétendre défendre nos intérêts.

Malheureusement pour nous, la réalité est toute autre. En effet, vous n’êtes pas sans savoir que face au tsunami de demandes de remboursements, nous n’avons pas le temps matériel de traiter en temps réel ces remboursements via des procédures et des systèmes, qui requièrent une intervention pour chaque opération et nécessitent un travail technique d’une ampleur exceptionnelle. Qui plus est, nous effectuons ce travail pour nos clients, sans rémunération.

Je m’adresse à vous en votre qualité de dirigeant d’une corporation. Je vous implore, je vous en conjure, adaptez vos règles à la réalité du monde d’aujourd’hui et de ce qui se passe en ce moment et comportez-vous avec loyauté envers vos agents.

C’est le seul moyen pour sauver une industrie et ses dizaines de milliers d’emplois, qui ne pourront résister sans votre contribution à l’effort de guerre. Faites preuve de réalisme, de solidarité, adaptez vos règles avec l’urgence que dicte la situation et n’écrasez pas les petits à travers votre intransigeance, confortablement retranché derrière les Résolutions de votre organisation et le pouvoir de vie et de mort que cela vous donne sur nos entreprises.

Je vous remercie par avance de votre bienveillante attention et je vous prie de croire, Monsieur le Directeur Général, à l’expression de ma considération distinguée et à mon dévouement pour cette industrie que j’aime profondément.

Nicolas Brumelot
Président et co-fondateur MisterFly

Lettre de Adriana Minchella

Je me permet de vous interpeller monsieur le Président d’IATA Alexandre de Juniac, sur la position illégale adoptée par les compagnies européennes membre de l’Association, qui ne respectent pas les dispositions du Règlement Européen 261/2004 en matière de remboursement des vols annulés, y compris en cas de circonstances extraordinaires (article 9 notamment).

Bien entendu, notre Réseau tirera les conséquences d’un éventuel maintien de ces décisions illégales.

Notre Réseau met cette lettre à profit pour vous demander par ailleurs :

– de faire preuve de compréhension et de souplesse dans les circonstances exceptionnelles où se trouvent les agences agréées IATA et d’accepter la procédure de traitement automatique des remboursements, en suspendant celle de Demande d’Autorisation de Remboursement (DAR) trop longue, aléatoire et inadaptée à la situation d’une part et,

– d’autre part, de s’associer aux grandes difficultés de ses compagnies adhérentes et d’accepter que soient neutralisées dans les prochaines échéances du BSP les émissions faisant l’objet de contestation de la part des agences agréées.

Il est plus que temps en effet de considérer la question de l’aérien dans la globalité des efforts demandés aux agences de voyages et tour-opérateurs, afin de supporter la crise majeure qui frappe la profession et le reste de l’économie et en sortir indemnes.

Bien amicalement

Adriana Minchella
Présidente du CEDIV





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