Entretien exclusif avec Jérôme Blondon, expert en Intelligence Artificielle


L’intelligence artificielle n’est plus une promesse de science-fiction, mais le moteur même de notre quotidien en ce début d’année 2026. Entre intégration massive dans nos entreprises et nouveaux défis éthiques, où s’arrêtera cette révolution ? Pour décrypter les enjeux de cette année charnière, La Quotidienne a rencontré Jérôme Blondon. Expert reconnu et visionnaire du secteur, il nous livre son analyse sans détour sur l’avenir du travail, la régulation et la place de l’humain dans un monde de plus en plus algorithmique.

La Quotidienne : Jérôme, comment vous êtes-vous orienté vers l’IA au terme de vos études informatiques ?

Jérôme Blondon– Je suis ingénieur INSA de formation. C’est une école qui marque, car elle mêle innovation technique et fort ancrage sociétal.

Je n’ai jamais été attiré par la « tech pour la tech », mais par une informatique capable de démultiplier nos capacités sans nier nos particularités humaines.

Mon entrée dans l’IA a donc été très pragmatique. Fin 2022, comme beaucoup, j’ai découvert ChatGPT.

J’ai surtout compris à ce moment-là que l’on passait d’outils encore expérimentaux à des briques technologiques réellement matures, capables d’adresser des problèmes organisationnels complexes.

C’est là que j’ai décidé d’investir le sujet sérieusement, pour transformer ces technologies en leviers concrets.

LQ- Par la suite, vous êtes devenu l’initiateur et le référent pour l’éducation nationale en ce qui concerne le développement de l’IA dans le système éducatif français. Quels enseignements tirez-vous sur cette expérience professionnelle où les réticences humaines devaient être
nombreuses ? .

JB– Une précision importante : je ne suis pas référent national.

J’agis au cœur du réacteur, à la DSI du rectorat de Lyon. L’Éducation nationale, c’est une machine de gestion colossale avec 1,4 million d’agents.

Nous sommes très performants sur le traitement de masse, mais dès qu’il faut faire du sur-mesure, notamment pour les 67 000 agents de l’académie de Lyon, le volume devient un vrai défi.

L’idée a donc été d’utiliser l’IA comme un copilote pour les gestionnaires RH, afin de les aider à absorber cette complexité sans jamais les remplacer.

Les réticences sont normales, et même salutaires. On ne débarque pas avec une baguette magique face à des professionnels aguerris.

Le plus inattendu, d’ailleurs, n’a pas été technique mais symbolique : le nom de notre expérimentation, *Cassandre. *NDR Cassandre avait le don de prophétie, mais elle était incapable de convaincre autrui de la validité de ses prédictions.

Aujourd’hui le syndrome de Cassandre désigne des situations où on ne croit pas ou ignore des avertissements ou préoccupations légitimes.

Là où nous voyions un nom presque innocent, beaucoup y ont projeté la figure mythologique annonciatrice de catastrophes.

On nous a prêté des intentions cachées. Nous avons pourtant assumé le clin d’œil jusqu’au bout : Cassandre dit la vérité, même quand elle dérange.

Et c’est finalement une assez bonne définition du rôle que peut jouer l’IA dans les organisations.

LQ- Comment voyez-vous l’avenir et l(évolution de l’IA dans le monde de la vente de voyages ?

JB– Le cœur du sujet n’est pas uniquement juridique ou philosophique. Il est systémique. La question n’est pas seulement de savoir si un agent IA peut acheter à la place d’un humain, mais quel type d’outil on est en train de créer.

La trajectoire la plus acceptable, que ce soit socialement et économiquement reste celle du « copilote. »

L’IA n’est pas là pour remplacer les professionnels, mais pour augmenter la compétence de ceux qui l’utilisent.

LQ- Quelles sont les risques d’un futur programmé qui a déjà commencé sa révolution ?

JB– Nous sommes à l’aube d’une rupture dont personne ne maîtrise vraiment les effets;

Le risque réel n’est pas « l’IA contre l’humain », mais « l’humain augmenté contre l’humain non augmenté. »

Il faut surtout éviter une lecture binaire ou anxiogène. Montrer que nous sommes face à un changement de règles du jeu. Pas à la fin brutale d’un métier.

LQ- Que pensez-vous de l’action judiciaire initiée par Amazon à l’encontre de Perplexity ?

JB– La position d’Amazon, est cohérente avec leur modèle économique. Ils « défendent leur pré carré. »

Ils veulent conserver la maîtrise totale de la relation client et de leurs données.

Ce combat n’est pas nouveau. Le Bon Coin, par exemple, a depuis longtemps mis en place des barrières techniques pour empêcher l’aspiration automatisée de son contenu.

Ce qui change aujourd’hui, c’est l’échelle et le niveau d’intelligence des agents IE.

D’autant plus que la moitié du web repose sur des acteurs comme Cloudflare, capables de sécuriser les applications, de filtrer, ralentir ou bloquer l’accès aux bots.

Une bonne protection contre le pillage massif des données, mais, en même temps, cela limite mécaniquement les agents IA qui pourraient agir à notre place. Un choix de société.

LQ- La portée de ce débat semble marquer le point de départ d’une innovation historique majeure dans le monde commerce et de l’emploi ?

JB– Je vous rejoins pleinement, ce débat est bien d’une portée historique.

Non pas parce qu’il détruit l’existant, mais parce qu’il déplace radicalement les frontières de ce qui est accessible.

L’IA ne supprime pas le travail, elle démocratise des capacités autrefois réservées à une élite. Et ce sont précisément ces effets de diffusion massive qui bouleversent les équilibres établis.

En s’appuyant sur les travaux de Philippe Silberzahn est un expert reconnu de l’innovation et de la transformation organisationnelle, on peut affirmer que l’être humain sous-estime depuis toujours l’impact réel des innovations.

Elle furent nombreuses au fil du temps.

Sa pensée globale peut se traduire par : « cessez de prédire l’avenir, créez-le. »

Alors, bienvenue en incertitude et cherchez à survivre et prospérer dans un monde de surprises.
(Bienvenue en incertitude – Philippe Silberzahn publié aux éditions Diateino).

En conclusion : « Quelle valeur humaine deviendra encore plus rare, donc plus précieuse dans un monde où la recherche, la comparaison et la réservation seront automatisées ? »

Il faut comprendre qu’une agence de voyage traditionnelle pourra être effectivement concurrencée par une micro structure, voire par une seule personne agissant sans barrière de langue, de fuseau horaire ou de volume et capable de produire l’équivalent du travail de nombreux collaborateurs.

LQ- Que pourriez-vous apporter au métier d’agent de voyages, et pouvez-vous imaginer leurs besoins concrets dans le domaine de l’IA ?

JB- Les agents de voyages gèrent de gros volumes d’activité, mais leur valeur ajoutée en matière de marges est assez faible.

Leurs systèmes de distribution peuvent être complexes.

C’est un secteur professionnel « atomisé »,composé de nombreux points de vente plus ou moins structurés.

Les agents de voyages vendent de nombreuses activités mondialisées liées au transport, à l’hébergement, des prestations terrestres et même des assurances etc..

On est en droit de penser que cette agréation de produits hétérogènes pourrait être quand même un handicap, non ?

Propos recueillis par François Teyssier





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