Raphaël Torro : J’ai la chance de ne pas avoir d’investisseurs à gaver en dividendes


La crise dans le tourisme et le monde du voyage en général, liée à l’épidémie de coronavirus, a tendance à effrayer de nombreux professionnels. Il est évident que de nombreuses entreprises du secteur vont devoir faire des choix douloureux. Raphaël Torro, le patron de SpeedMedia – Resaneo, répond à nos questions de façon très franche. Comme il aime à le dire, « nous avons la chance d’avoir des investisseurs privés qui ne raisonnent pas à court terme ni en terme de montant des dividendes« .

La Quotidienne : Quelles sont les mesures d’économies et d’éventuelles restructurations ?

Raphaël Torro : Est-ce que nous aurons à nous séparer de collaborateurs, je n’en sais rien ? Une des raisons qui animent ma vie d’entrepreneur c’est ma liberté, et cette liberté aujourd’hui c’est de ne pas avoir levé de fonds, de ne pas être dans une course effrénée à la rentabilité maximale, ne pas avoir d’investisseur à gaver en dividendes. Et donc peut-être, je dis bien peut-être, que nos collaborateurs auront du travail un peu plus longtemps que dans des grandes entreprises où on taille dans les effectifs à coup de tableaux excel pour démontrer comment on sera hyper rentables dans 3 ans et pourquoi il faut emprunter beaucoup !

LQ : Est-ce que l’entreprise a eu recours aux aides gouvernementales ? Avez-vous eu besoin de crédit bancaire pour soutenir et relancer les affaires ?

RT : Oui évidemment. Dès mars nous avons demandé les reports de charges, impôts, etc. Nous avons ensuite activité très tôt le chômage partiel (mi-mars). Sur les économies nous sommes déjà habitués à gérer avec rigueur vue les marges de notre secteur d’activité.

Nous avons monté les dossiers pour les PGE (prêt garanti par l’Etat). Là-dessus il ne faut pas se faire d’illusion, « 25 % de votre CA » c’est l’annonce politique, la réalité c’est que les banques analysent les dossiers (et heureusement). Et comme l’Etat n’a pas oublié d’être bête, elles ont interdiction de demander une garantie sur les 10 % qui ne le sont pas par l’Etat.

LQ : Quelle est la filiale qui souffre ou souffrira le plus ?

RT : Certainement Quartier Libre, notre tour opérateur. Les départs se concentrent d’avril à août, et chaque jour qui passe nous fait annuler des départs de cette année. Comme nous sommes un acteur majoritairement B2B, donc payé au moment du départ, il n’y aura en l’état pas de revenu chez Quartier Libre avant le printemps 2021, les acomptes sont et restent entre les mains des agences. Nous avons fait le nécessaire pour notre mettre en service minimum pendant ce temps, et rassurer les agences.

LQ : Comment gérez-vous l’activité actuelle ?

RT : Pour les montants et la notion de relance, la grande complexité c’est qu’il y a 2 temps, celui que nous vivons en ce moment : un « massacre » comme je le dis souvent : plus aucun revenu et une obligation de maintenir des collaborateurs actifs pour traiter le tsunami de SAV que nous avons. Ce temps on sait combien il nous coûte, on sait que nous n’avons aucun revenu à mettre en face, et on ne sait pas pour combien de temps.

Et viendra le temps de la relance, qui sera une autre histoire, avec je pense et le crains, encore beaucoup de SAV à gérer pour des clients qui ne voudront pas voyager alors qu’ils le pourraient.

LQ : Comment les clients ont vécu la remise de bons à valoir au lieu de remboursements en cash ?

RT : Il faudrait surtout demander cela aux distributeurs ! Sur le vol sec et pour les clients que nous gérons via les marques blanches, c’est l’enfer, nos équipes et celles de KeepCall (qui traite nos appels hors agences) se font presque insulter chaque jour par des clients qui ne comprennent pas et ne veulent pas comprendre qu’on a payé les compagnies au moment où eux nous ont payé, que nous n’avons pas leur argent et que nous ne pouvons pas les rembourser sans avoir été nous-même remboursés par les compagnies aériennes.

LQ : Quelles sont vos prévisions en matière de ventes d’ici la fin de l’année ?

RT : Je reste optimiste en suivant ce que les compagnies aériennes prévoient : 30 % de N-1 à partir de juillet puis +10% par mois. Bien évidemment tout cela est très théorique et reste lié à une sortie comme elle se profile, sans rechute … Nous serons tôt ou tard confrontés à ce problème : celui d’une destination « ouverte » sans restriction sanitaire ni administrative et pour laquelle le client nous dira avoir peur et ne pas vouloir y aller.

Je ne pense pas que la flexibilité des compagnies aériennes durera très longtemps et nous nous retrouverons à nouveau à gérer des réclamations en étant mis en première ligne alors que nous n’avons pas de contrôle là-dessus, ni même de responsabilité au strict sens juridique des choses quand on parle de vol sec.

LQ : Comment voyez-vous participation à des salons cette année comme IFTM Top Resa ? En fait comment relancer la commercialisation auprès des agences pour Resaneo, Quartier Libre ou SpeedMedia ?

RT : Difficile de se projeter aussi loin. L’ITB Berlin début mars a été annulé par principe de précaution avant même toute mesure de confinement. S’il est dangereux de réunir en un même lieu clos des milliers de personnes, je pense que le fait qu’elles viennent des 4 coins du monde est un facteur aggravant.

Frédéric Lorin n’a certainement, lui-même, pas encore de visibilité sur la question. Sur notre commercialisation, nous gardons le contact et nous serons actifs sans attendre l’IFTM dès lors que les réservations pourront reprendre.

Les agences de voyages jouent le jeu du report, pour Quartier Libre nous préparons des produits pour l’hiver pour avoir des choses à proposer sans attendre le printemps prochain.

Du côté de SpeedMedia, nous avions déjà commencé à aborder des offices de tourisme, nous allons intensifier nos efforts puisqu’ils seront en toute logique les premiers à communiquer à nouveau.

LQ : Des nouvelles pour Resaneo ?

RT : C’est finalement pour Resaneo que la reprise devrait être la plus « facile » puisque nous aurons à nouveau des réservations dès que cela sera possible. Nous avions aussi un beau projet concernant Resaneo pour lequel nous avons annulé une conférence de presse de lancement début mars. Je vous en parlerai bientôt !

LQ : un dernier mot ?

RT : Pour boucler sur les aides, oui nous avons cette chance en France d’avoir un système très protecteur qui fait que financièrement, nos collaborateurs ne ressentent pas trop cette incertitude pendant cette période d’arrêt de nos activités, pour le moment. C’est important !

Enfin, nous sommes tous, petits comme grands, face à une incertitude terrible sur notre avenir, parce qu’à cet instant on ne sait pas et on ne sait rien. Ni quand les voyages reprendront, ni où on pourra voyager, ni qui pourra voyager.
Je dois garder le moral !

Propos recueillis par Serge Fabre





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