Pipi, caca chez la marquise de Sévigné


Dans le cadre des travaux de valorisation du cabinet d’écriture de la marquise de Sévigné, au château de Grignan dans la Drôme, une maçonnerie énigmatique a été mise au jour derrière le fond d’un placard. Les archéologues de l’Inrap ont mis en évidence l’existence d’un système de latrines sophistiqué, associé à un réseau de canalisation des eaux de pluie. Cet ingénieux aménagement, jusqu’alors inconnu, vient enrichir la connaissance de l’exercice des « basses fonctions » et des lieux d’aisance de la fin du XVIIe siècle en contexte aristocratique.

La restitution du « beau cabinet » de la marquise de Sévigné

Derrière une harmonie de façade, le château de Grignan est une combinaison architecturale complexe, fruit de maints remaniements. La genèse du château se situe au XIe siècle autour d’un castrum. Jusqu’à la Révolution, les comtes de Grignan n’auront de cesse d’entreprendre des travaux afin d’adapter l’ancien château aux nouveaux modes de vie, lui donnant sa morphologie particulière.

La marquise de Sévigné (1626-1696) y séjournait quand elle retrouvait sa fille, Françoise, épouse du comte de Grignan. Elle s’y éteignit le 17 avril 1696. « Entouré de toutes ces belles vues », le « beau cabinet » de la célèbre épistolière est l’objet de travaux entrepris par le Département de la Drôme : ils s’inscrivent dans le programme de valorisation du XVIIe siècle au sein du parcours de visite du château.

La restitution de cet espace intime réservé au repos, à la lecture ou à l’écriture est fondée sur les inventaires de 1672 et 1728. Le château de Grignan, inscrit puis partiellement classé en 1993, est propriété du Département depuis 1979.

L’étude archéologique du cabinet d’aisance

Des travaux sur les décors et les maçonneries, au deuxième étage de la tour sud, ont révélé, au fond d’un placard, une maçonnerie équivoque. Elle se trouve à l’intérieur du cabinet d’écriture de la marquise, dans le prolongement de sa chambre.

Identifiée comme vestige du noyau d’un escalier en vis dont la présence était suspectée à cet emplacement, une expertise archéologique a été demandée à l’Inrap afin d’étayer cette hypothèse. Mais les archéologues ont écarté cette possibilité : la maçonnerie n’avait rien du noyau d’une vis mais tout d’un « cabinet d’aisance ».

La fouille a montré que l’installation du système de latrines a été intégrée au projet de construction de l’aile dit « des prélats » de 1686 à 1689. >

De dimension modeste, le « placard » forme un cul-de-sac au fond d’un petit couloir biais. Il mesure 1,80 m de haut sur 0,75 m de large environ. L’ouvrage, doté d’une assise d’une cinquantaine de centimètres de haut, est constitué de deux blocs de pierre de taille superposés, enchâssés dans la fourrure du mur.

Les deux blocs sont en calcaire tendre à grain fin soigneusement taillés notamment dans les parties internes. Ils sont percés d’un creusement tubulaire oblique régulier qui rejoint un creusement vertical de même dimension destiné à recevoir la ligne d’évacuation en céramique. Celle-ci est constituée d’un assemblage de tuyaux à collerette emboîtables. L’extérieur reste brut de cuisson mais l’intérieur est recouvert d’une glaçure plombifère.

Ces « bourneaux » (en provençal) induisent un surcoût notable mais leur étanchéité est garantie, la dépose de concrétions est retardée et la solidité de l’assemblage renforcé. Fait peu commun, l’ouvrage est associé à la canalisation des eaux de pluies qui se présente comme une véritable « chasse d’eau ». La destination des flux, à ce stade de l’étude, reste inconnue.

Les latrines à l’usage, état des connaissances

La bibliographie sur le sujet ne brille pas par son abondance. À partir du XVIe siècle, chaises percées et pots de chambre régnaient. Certains architectes comprennent l’intérêt de prêter une attention toute particulière à ces espaces intimes et à leur tuyauterie.

L’histoire des mœurs et de l’hygiène renseigne aussi sur la nature des cabinets et « chausses d’aisance » : en contexte aristocratique, elles sont souvent installées dans une pièce attenante à la chambre à coucher, la « garde-robe ».

Sous Louis XV, on avait coutume d’appeler ces retraits justement des « garde-robes de commodités » ou « garde-robes à chaise ». Au château de Grignan, chaises percées et latrines ont donc cohabité à cette époque.

Sans être une découverte majeure, cet aménagement est intéressant : insoupçonné, son usage est mal documenté et les éléments de comparaison en contexte archéologique pour cette période sont rares.

Reste à comprendre comment ce cabinet était aménagé et comment s’organisait l’évacuation plus en aval : subsiste-t-il une cuve, un réseaux d’égouts ? Les comptes de construction ne mentionnant pas cet aménagement, la question demeure.

La découverte de ces latrines montre que même un ensemble castral aussi connu que Grignan peut receler encore des surprises.

www.chateau-de-grignan/





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